25 ans au cœur des high-tech
Rencontre avec Shelly Julien Johnsen
Publié le 20/05/2011, par Isabelle Boucq
De Boeing à Microsoft, des débuts du portable à l’e-commerce, Shelly Julien Johnsen a vécu de l’intérieur les bouleversements technologiques aux côtés de Bill Gates et de Paul Allen. Elle nous raconte.
Paul Allen, le cofondateur de Microsoft, vient de sortir un livre. Dans Idea Man, il raconte les débuts du géant de l’informatique et règle ses comptes avec Bill Gates, son ami d’enfance et partenaire. Shelly Julien Johnsen pourrait aussi écrire ses mémoires. Car elle a vécu des moments fascinants dans l’ombre de ces deux hommes et d’autres innovateurs de l’informatique professionnelle et grand public.Diplômée en journalisme audiovisuel après des études financées à la force du poignet grâce à des petits boulots, elle débarque à Seattle où son mari vient d’accepter un poste chez Boeing. Là, dans le lobby du plus prestigieux employeur de la région avant l’époque de Microsoft et d’Amazon, elle tombe sur une offre d’emploi pour rédiger des manuels techniques. On est en 1980. Les manuels qu’elle écrit permettent à la marine américaine d’opérer les logiciels contrôlant les missiles de Boeing ou à des utilisateurs de comprendre un tableur développé par Boeing bien avant Excel. « Et pourtant, j’avais échoué à ma première classe d’informatique à l’université », avoue-t-elle. En 1984, elle est convaincue d’avoir réalisé une première : un manuel entièrement disponible sur disquette sans version papier.Pour s’occuper de son fils, elle quitte Boeing et devient freelance. « Je me suis achetée un PC IBM pour 2 500 dollars. Mes quatre premiers systèmes ont coûté ce prix-là », se rappelle Shelly. « Mon premier disque dur faisait 16 MB. Une télévision me servait de moniteur. » Quelque temps plus tard, elle reçoit un appel d’un ancien de Boeing qui l’attire chez Asymetrix. Cette société ne vous dit certainement rien, mais c’est une des nombreuses compagnies lancées par Paul Allen après Microsoft.Paul Allen cherche l’inspiration
« Je travaillais avec les programmeurs sur la documentation d’un langage qu’ils étaient en train d’écrire. La vision de Paul était de permettre de regarder des données de plusieurs façons. Mais c’était très flou. Tout le monde pouvait proposer des idées et j’ai proposé quelque chose qui est aujourd’hui le tableau croisé dynamique dans Excel, les « pivot tables » ». Alors que la compagnie se cherche encore, Paul Allen décide d’équiper ses collaborateurs de Mac ce qui, ironiquement, déterminera le sort d’Asymetrix. « Le programme HyperCard, un outil de programmation sur Mac, venait de sortir et un des programmeurs a décidé de créer quelque chose de semblable pour le PC », raconte Shelly.En tant que « lead technical writer », son rôle est d’écrire le guide de l’utilisateur. Mais sa carrière va bientôt prendre une nouvelle direction. « Nous étions le premier outil pour concevoir des interfaces graphiques sous Windows 3.0. Il nous fallait convaincre des développeurs tiers d’écrire des applications. C’est le principe de l’App Store aujourd’hui. Grâce à ma connaissance du produit, je me suis mise à recruter ces développeurs externes. » Le lancement du produit, baptisé ToolBook, attire beaucoup d’attention grâce à la personnalité de Paul Allen. Il est d’abord prévu pour Comdex, un grand salon de l’informatique aujourd’hui disparu, mais reculé quand Windows 3.0 n’est pas prêt. Enfin le produit est annoncé en mai 1990 à New York avec une flopé de développeurs présents. Shelly est maintenant en charge du marketing de ToolBook et de l’évolution du produit. « J’étais une geek. Je ne faisais pas juste du marketing, je savais vraiment comment le produit fonctionnait. » Les journalistes techniques à qui elle présente son bébé apprécient sa connaissance intime du produit. Suivra le lancement de la version suivante devant le Boston Computer Society. Mais ce rythme d’enfer est épuisant et Shelly est tentée par une autre aventure. L’agence de relations publiques de Microsoft la recrute. 
Conseiller Bill Gates
« Je ne connaissais pas bien les relations publiques, comme le marketing quand j’ai commencé. Mais je pouvais parler avec les journalistes techniques. Si un client était complexe, on me le donnait », résume-t-elle. C’est ainsi qu’elle s’occupe d’un client leader dans le domaine de la téléphonie mobile au début des années 90. Pour Microsoft, le client phare de l’agence Waggener Edstrom, Shelly gère le lancement de Microsoft Network (MSN) en 1995, une annonce sur un partenariat précoce d’e-commerce avec les magasins Wal-Mart (« Ce n’est pas la peine d’en faire toute une affaire, si ? » lui demande Bill Gates quelques minutes avant la conférence) ou obtient des articles en première page du Wall Street Journal dont Gates, pourtant avare en compliments, se déclare content. Lors de la préparation d’une conférence de presse, elle lance une question à Gates qui rétorque « C’est stupide ». « C’est une très bonne question, tu dois y répondre », répond Steve Ballmer, aujourd’hui à la tête de Microsoft. Devant ces fortes personnalités, il faut garder la tête froide.Ce travail est passionnant, mais épuisant. « C’était une compétition à qui travaillerait le plus tard, enverrait le dernier message au client. Je n’aimais pas la personne que j’étais devenue », explique Shelly qui obtient un poste moins prenant au sein de l’agence avant de la quitter complètement en 1998. Elle retourne ensuite travailler en interne dans plusieurs compagnies high-tech et renoue avec le travail en freelance. Un de ces produits consiste à rendre les réseaux Wi-Fi plus fiables, un avantage que nous pouvons toutes apprécier. Un autre client aide les travailleurs à simplifier leur messagerie pour reprendre le contrôle de leur vie, un autre problème que nous pouvons toutes comprendre.Les réseaux sociaux à la rescousse
En 2007, elle fait une pause et part prendre des cours de cuisine en France. Mais un grave problème de dos la force à revoir son style de vie, toujours entre deux avions. Les médicaments qu’elle prend contre la douleur l’empêchent de travailler dans le monde sous pression de l’high-tech. Mais Internet va lui donner une nouvelle chance, un outil pour poursuivre d’autres passions et rester en contact. Sa mère l’encourage à participer à un groupe familial qui échange par email sur le sujet du crochet. Elle reprend cette activité qu’elle avait abandonnée très jeune et se met à créer toutes sortes d’objets : écharpes, serviettes, chapeaux, napperons. Que faire des réalisations qui s’accumulent ? « J’ai créé un site sur Etsy pour vendre mes créations. Ils s’occupent de la partie e-commerce. Je ne gagne pas ma vie, mais je créé de belles choses et je me sens utile », décrit Shelly dont on peut visiter le site etsy.com/shop/shellysbags.« Pour m’occuper, je fais une des activités manuelles les plus vieilles au monde et j’utilise des outils de communication high-tech pour en parler. Je suis aussi sur Facebook et Twitter grâce auxquels je me sens connectée. Je parle d’activités manuelles, de baseball, de cuisine. Martha Stewart me suit sur Twitter ! » Elle a commencé avec un blog sur la cuisine, mais son fils qui vit au loin l’a attirée sur Facebook. Puis elle a découvert Twitter. « La high-tech n’est plus mon quotidien et je peux explorer d’autres facettes de ma vie. Les réseaux sociaux sont le tableau de bord de ma vie. Je suis connectée à un large groupe très divers sans aller nulle part », conclut-elle sans regret.